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lundi 13 avril 2009

Eyes wide shut

Depuis les nuages hauts très hauts d'où j'observe les événements de grande envergure qui m'entourent, ceux qui enflamment l'une des communautés auxquelles j'appartiens, ceux que que je vois se dérouler ici tout près de moi, je ne vois presque que des choses qui me blessent. C'est peut-être aussi parce que je savais cela à l'avance, pour l'avoir déjà vécu, que je n'ai pas voulu prendre part à tout ça. (J'y cherche beaucoup de raisons, pas tout le temps mais régulièrement. J'essaie de comprendre pourquoi, en profondeur, par rapport à mes choix de vie et mes opinions, j'ai pris le parti de ne pas participer.)


Dans les échanges que je lis, je me vois aimer de plus belle les personnes que j'aime, être déçue des interventions de celles que je connais seulement. Parfois j'ai envie de répondre, mais je m'en abstiens ; je suis intimement convaincue que ça ne fera pas évoluer les choses vers du positif — ni vers du négatif non plus. Je vois que souvent l'on se met à avoir une peur bleue, une terreur qui pousse à accuser les autres de tous les maux, à chercher d'ores et déjà un coupable de la faillite qui nous attend, contre laquelle on ne sait plus que faire, à laquelle on sait qu'il n'y a que peu d'alternatives et que l'on ne se sent pas le courage, pas la force, pas l'envie, parfois même pas la conviction de suivre. Alors on se sépare. On se désolidarise. On oublie tout de la tolérance, de l'humanisme, de l'esprit de groupe et on crie très fort "Mais moi c'est pas que ce que veux ! Et si c'est pas comme je veux, alors je ne ferai rien." On se gargarise d'être si nombreux à partager, et puis au bout d'un temps où l'on commence à comprendre que pour partager il faut être tolérant à la diversité, il faut accepter aussi les avis des autres, surtout ceux de la majorité si l'on joue au jeu des votes, alors on se replie et l'on crie à la manipulation, à la récupération, à la séparation. Ce qui est faux : il n'y a aucune séparation de plus aujourd'hui qu'il n'y en avait à l'origine même des mouvements. Je pense même que s'il n'y avait pas eu cette diversité originelle, si ces gens sur qui l'on tape aujourd'hui n'avaient pas été déjà présents et intègres hier, rien n'aurait jamais commencé et chacun se serait contenté de maronner dans son coin.


Alors ces jours-ci, on se met à faire sienne une idée qui avait été lancée par quelques-uns pendant un temps : celle de la récupération politique. Alors je dis oui, bien sûr qu'il y a de la récupération politique dans le mouvement, et encore heureux. C'est quoi la politique, si ça ne consiste pas à avoir une certaine idée de la société (quelle qu'elle soit peu importe ici) et à tâcher de l'appliquer dans ses actions quotidiennes ? Ça rimerait à quoi si les personnes qui essaient de faire quelque chose cachaient ce qu'ils veulent faire ? Ça rimerait à quoi si le but de chacun, lorsqu'il s'exprime, était de trouver une formule qui plaise à tout le monde ? Ce qui se passe, aujourd'hui comme tout le long de ce mouvement et avant et encore après je l'espère, c'est que l'on peut donner son avis quel qu'il soit. Ceux qui parlent souvent, ceux que l'on couvre d'opprobre ces jours-ci en les accusant de monopoliser les débats, sont des personnes qui croient profondément que chacun peut s'exprimer. Pourquoi est-ce que ceux qui pensent différemment n'osent pas le faire à leur tour ? Ont-ils peur d'exprimer leur avis ? Ont-ils peur de ne pas faire l'unanimité, est-ce que c'est le but quand on prend la parole ? Ne voient-ils pas que ceux qui parlent se contentent d'exprimer leur propre avis, qui les concerne uniquement, et non pas de formuler leurs propos de manière à gagner à l'applaudimètre ? Sont-ils tellement aveuglés par leurs propres fantômes (ou pire, ceux qu'on leur a imposés) qu'ils n'arrivent plus à voir que la diversité existe, que l'on peut avoir d'autres vœux, d'autres souhaits, d'autres méthodes que les ternes options que la télé nous apprend ? Ont-ils finalement chaussé les fers bon gré, mal gré en adoptant cela comme "un mal nécessaire" ?


Il y a quelques temps je parlais de la fierté que j'éprouvais face aux étudiants qui avaient appris en quelques mois, lors d'une action précédente, à s'approprier la chose politique, à participer, à exprimer, à chercher seuls et en groupes. Ils avaient appris, entre autres choses, à se parler et à s'écouter les uns les autres. Je voudrais que cela ne soit pas perdu.

mercredi 8 avril 2009

Et qu'est-ce qu'elle fait pendant ce temps-là ?

Envie de reprendre un peu la plume ici. Juste un peu — et on verra bien.


Pas pris part à tout ce qui se passe autour de mon travail. Souvent je reste sans voix à lire des nouvelles de partout, des témoignages, des analyses. Parfois je pense que j'aurais dû, que je devrais participer. À ma manière, je le fais tout de même. En réalité, dans le quotidien, avec les gens que je côtoie, ceux qui vivent autour de moi, ceux dont je croise le chemin.


Celui qui pense que répéter sans cesse la même absurdité la rend réelle ; je prends le temps, tout doucement, avec tendresse, avec empathie, en attendant ses questions, en suivant ses regards, de lui expliquer pourquoi j'ai un avis différent du sien. Je n'impose pas ce que je pense, je le raconte, à la demande. Celui qui, au bout du pastis de trop, s'égare dans une blague raciste ; je ne ris pas, je constate que tous autour de la table nous nous regardons en silence sans savoir quoi dire, tous nous sommes choqués, et je goûte cet espace sans parole où chacun réfléchit à ce qui vient de se passer, à comment réagir, à comment non pas rendre violemment la pareille mais la rendre par le ridicule, par le malaise. Celui qui se croit plus bas que d'autres sur une échelle imaginaire de valeurs parce qu'il n'a pas de diplômes, parce qu'il n'est pas intellectuel, pas cultivé ; je mets en avant ses connaissances, ses qualités, et nous échangeons chacun dans ce qu'il fait, nous apprenons à nous connaître et petit à petit, il s'enhardit à être fier de ce qu'il sait, de ce qu'il fait, à vouloir raconter ce qu'il aime sans peur d'être jugé trop ci pas assez ça. Celle qui s'est ensauvagée parce qu'elle a vraisemblablement trop souffert des autres (et d'elle-même par construction) dans son passé ; je lui apprends à simplement accepter la bonté sans méfiance, à dire ce qui la rend heureuse et pas uniquement ce qui la déçoit, à briser un petit bout de ce mur qu'elle a construit autour d'elle pour se protéger d'autres qui ne sont plus là, à jouir de petits bonheurs sans prétention. Celui, tout petit, qui apprend les additions et les soustractions ; je lui fais de l'arithmétique sous forme de dessins, pour lui apprendre à "voir" les chiffres puis les nombres, et je constate avec le plus grand bonheur que ça marche : il commence à chercher une logique, un ordre, quelque chose qui lui parle, qu'il comprend et sait reproduire. Celui qui est agriculteur et m'avoue qu'il voudrait passer au bio, qui sait que c'est important, mais qui ne sait pas comment s'y prendre ; je lui cherche des informations, je lui pose des questions pour comprendre ce qui le freine, je l'encourage ; je lui explique aussi ce qu'est le bio et ce qu'est l'agriculture conventionnelle d'aujourd'hui, en tout cas je lui dis ce que j'en sais moi en tant que "consommatrice", et lui m'explique ce qu'il sait lui en tant qu'agriculteur, et l'on constate avec ébahissement la distance qui nous sépare, et l'on trace un pont entre nous deux, petit à petit, pierre par pierre, avec un grand plaisir, avec le sourire, avec plein de volonté et une très grosse dose d'humour. On s'encourage l'un l'autre, on avance, on progresse, on s'enrichit.


Voilà ce que j'ai fait ces derniers temps. Ça et d'autres choses, mais ça aussi et surtout. J'aurais voulu garder du temps pour continuer à lire les blogs qui alimentaient mon quotidien jusque là, mais je n'ai pas eu le temps. Quelques années, quelques mois auparavant je disais que je voulais me relocaliser, être plus présente à mon milieu, à mon pays, aux gens autour de moi : j'y suis enfin solidement ancrée. J'y travaille chaque jour. J'y prends un plaisir immense. C'est parfois fatiguant, je m'arrache les cheveux sur certains points, je ris beaucoup d'autres choses, et on se taquine tous, j'apprends à connaître ces gens d'ici et eux apprennent à me connaître, moi qui suis un peu de là-bas pour eux, de là-bas dans les sphères de l'intellect, moi qui n'ai pas d'accent ou si peu, moi qui travaille dans un bureau, moi qui fais des recherches dans un domaine dont ils n'avaient même pas connaissance de l'existence, moi qui les étonne à passer beaucoup de temps avec eux en journée et qui travaille tout de même sans arrêt, moi qui fais 200km aller-retour pour aller sur mon lieu de travail et qui leur explique que je suis favorisée parce qu'avant j'étais à 700km de mon bureau et qu'après peut-être je serai encore plus loin. Eux qui sont bourrus, sauvages, peureux, hommes de la terre et femmes de ménage (et qu'est-ce que je peux les bousculer là-dessus sans même m'en rendre compte !), parfois hors-la-loi, n'affectant aucune valeur à leurs idées, à leurs propos parce qu'on leur a tellement appris à se faire tous petits, mais eux qui sont tellement joyeux, touchants, bons, infiniment bons et gentils et honnêtes, et valeureux, et braves, et drôles, et curieux.


Hier l'un d'eux m'a dit au café du matin à la ferme :
"Ça va te faire du bien d'aller travailler aujourd'hui, tu vas voir tes collègues, vous pourrez parler de recherche, de choses compliquées.
- Ben, pourquoi tu dis ça ?
- Parce qu'ici tu peux pas parler de toutes ces choses, ça doit te manquer, nous on est des ignares, on sait rien de tout ça...
- Peut-être, oui, mais vous êtes tellement plus vivants."

J'apprends tellement de choses à leur contact. J'apprends la terre et les animaux, j'apprends ce qu'il reste du provençal de leurs ancêtres, j'apprends les traditions, j'apprends l'histoire (et les histoires) du présent-ici, j'apprends leurs différentes passions, j'apprends leurs difficultés, j'apprends tout ce monde que je n'avais fait qu'effleurer jusque là et où je ne savais pas entrer malgré ma volonté. Et avant toute chose, et en grandeur nature, j'apprends l'infinie bonté de l'humanité, sa grandeur et sa beauté.


Alors non, je n'ai pas fait grève. Je n'ai pas manifesté. Je n'ai pas été en AG. J'ai fait autre chose pendant ce temps, des choses que j'ai pensé être capable de faire, ce que je peux là où je suis. Il y a tant de façons de tâcher de construire un monde plus beau, et j'en ai essayé un nouveau. Ne pas lutter contre la destruction, mais faire en sorte que finalement celle-ci n'ait rien détruit de réel puisque d'autres choses se sont construites à côté pendant ce temps, de plus haut et de plus fort. Je l'espère.

lundi 26 mai 2008

L'orage se dégage mais ce n'est pas encore le retour du beau temps

Ces dernières semaines j'ai écrit pas mal de billets mais ne les ai pas publiés, parce qu'ils étaient trop hurlants de désespoir. Et ce désespoir que je voyais dégouliner malgré moi de tous les mots que je tentais de poser ici, ce n'est qu'une partie de ce que je ressens en ce moment, alors je ne voulais pas qu'il prenne toute la partie émergée de l'iceberg. D'ailleurs que j'aie des sautes d'humeur assez importantes, que je joue à Jean-qui-rit / Jean-qui-pleure, rien de plus normal vu les événements du moment. Ce n'est pas une raison pour en faire une généralité.


Ce matin je me suis réveillée en pensant à ça : l'autre jour, en commentaire d'un billet de Kalai Elpides, j'avais lu la chose suivante :


Toutes ces "révélations" ne vous interrogent-elles pas? Avez vous réellement envie de vous corrompre dans une Université? Voulez vous gâcher votre talent en vous corrompant dans une institution pourrie, en perdant votre éthique? N'avez vous d'autres choix? L'université n'est elle faite que pour se reproduire, elle et les privilèges de ceux qui la servent? Voulez vous plonger vos (futurs éventuels) étudiants dans le désarroi dans lequel vous êtes ou leur offrir un non avenir, les envoyer à l'abattoir? N'avez vous pas envie de lutter contre les dérives que vous dénoncez (de l'intérieur, vous ne pourrez jamais rien faire d'autre que de baissez votre culotte contre votre volonté).
Vous êtes encore intègre, vous avez du talent, beaucoup de gens vous aiment actuellement pour ce que vous êtes encore...
Faite le bon choix s'il vous plait, ne brisez pas nos coeurs en vous faisant acheter par une rente indue...

(original)

Autant dire qu'à quelques jour de mes auditions, dans cette période où tout est sans cesse remis en question et surtout les bases de toute ma vie, ça m'a fait pas mal cogiter. J'ai tâché de me poser la question, A quoi bon ?, en toute objectivité - ce qui, bien entendu, n'est guère possible à ce moment-là... mais j'ai essayé tout de même. Et ce matin, il m'est venu deux réponses :


  • D'une part, que si je veux faire ce métier, ce n'est pas pour le plaisir des concours de recrutement, mais c'est pour tout le reste. Enseigner, faire de la recherche, participer à des projets, se remettre sans cesse en question dans ce qu'on fait et pourquoi on le fait. Ça, ça ne nécessite pas de baisser sa culotte - du moins, pas tout le temps. Et c'est quelque chose que j'aime faire.

  • D'autre part, que de toute façon, il me semble évident que croire qu'il en serait différemment ailleurs serait se mettre profondément le doigt dans l'oeil. On ne va pas me faire croire que les recrutements sont plus justes dans le privé.


Cela étant dit, je ne sais pas si je continuerai la course pour autant. Parce que je suis fatiguée de tout ça, parce que pour l'instant je ressens que ça fait deux ans que je m'ennuie dans mon travail, que je ne m'amuse plus autant qu'avant, que je ne fais plus ça que dans la perspective d'améliorer mon CV pour un éventuel recrutement, et que ce n'est pas comme ça que j'arrive à faire de bonnes choses, c'est-à-dire des choses qui me satisfont, qui me rendent heureuse d'exercer mon métier. Et parce que pour l'instant en tout cas, je n'ai plus la niaque. Je n'ai pas envie de re-re-refaire mon CV une nouvelle fois l'an prochain, de devoir repasser autant de temps à réfléchir à comment mettre au mieux en avant ce qui fait de moi une candidate à retenir. Tout ça m'ennuie, d'autant plus que dans ce milieu, l'activité de candidature occupe environ 5 mois de travail non stop, c'est beaucoup trop, c'est usant (surtout quand les résultats ne sont pas au rendez-vous, et encore plus quand ça n'a pas grand rapport avec notre dossier).


Et puis dans ces moments on voit, on entend tellement de choses dégoûtantes. Je n'en citerai pas, il y en a tellement déjà qui sont racontées au le web, ce serait inutile d'en rajouter, juste que l'on n'entend quasiment jamais parler d'un concours qui se serait bien passé, en respectant les règles du jeu, sans que les résultats soient connus d'avance ou bien qu'il y ait un subit Deus ex machina qui vienne chambouler un classement honnête pour des raisons tout à fait extérieures au fait présent. Je voudrais qu'un jour on m'annonce que je suis auditionnée dans telle fac et que l'on me donne dans le même temps la liste des autres auditionnés et la composition de la commission de spécialistes (et même la date à laquelle ils statueront) ; et je voudrais qu'après le concours on puisse me dire ce qui a été dit à propos de ma candidature, que l'on puisse me faire un rapport honnête et complet des points forts et faibles qui ont fait que j'ai été classée ou non, et que l'on me donne la liste des classés. Ça ne me paraît pas trop en demander... mais pourtant, pour l'instant, il semble que ça le soit. Et je ne voudrais pas entendre parler des dossiers passés à l'as pour de mauvaises raisons, des petites cuisines internes, des injustices criantes sous toutes leurs formes, et surtout pas du résignement crasse des membres des commissions de spécialistes qui déplorent tout cela et pourtant en font bel et bien partie, en jouent le jeu, ne remuent dans les brancards que dans les couloirs, ou devant les candidats, ou dans des blogs ou des articles de journaux, espérant se donner je ne sais quelle bonne consicence.


S'il y avait une chose à modifier immédiatement pour sauver l'enseignement supérieur et la recherche, ce serait le mode de recrutement. Certainement pas dans le sens de la réforme qui nous pend au nez, non. Mais ne serait-ce qu'en obligeant les recruteurs, puisqu'ils ne semblent pas le comprendre d'eux-mêmes, que c'est non seulement la carrière des gens qu'ils ont en face d'eux mais aussi l'avenir de la construction et de la diffusion des savoirs en France qu'ils mettent en jeu dans leurs petites tractations de couloir. Que quand on auditionne 5 ou 6 candidats on peut se permettre de consacrer 5 minutes par personne à la sortie de la commission pour leur donner les résultats, même par email si l'on ne veut pas (risquer de ?) le faire par téléphone, même le lendemain si l'on ne peut pas le faire le soir même, même déléguer cette lourde tâche si l'on a prévu de partir en week-end dès la fin de la journée. On peut le faire, on peut deviner que c'est important pour les candidats qui ont dépensé de l'argent, du temps et de l'énergie et plein de volonté pour venir présenter leurs travaux, et leur motivation sans cesse remise en question. On peut devnir que ce petit geste qui ne coûte pas grand-chose ferale plus grand bien à ceux qui galèrent de l'autre côté du miroir, pendant que les titulaires se gargarisent de crachats dans la soupe - qu'ils finissent par avaler, comme tout le monde, même s'ils font la grimace, du moment que ça ne met pas leur poste, leurs facilités, leurs acquis en danger.


(Oui, il y en a qui se bougent vraiment, qui osent risquer de se mettre eux-mêmes dans une situation inconfortable pour faire changer cela. Mais honnêtement, il y en a combien ? J'en connais un, en tout et pour tout. Et il a dû tout faire tout seul parce qu'il ne trouvait personne pour l'épauler, même au niveau national.)


Mhhh, j'avais dit que je ne voulais pas paraître désespérée... :-/


Mais c'est parce que le centre de ce billet, c'est que j'ai retrouvé ce pourquoi je voulais faire ce travail. Je ne l'éprouve plus en ce moment, mais je sais de quoi il s'agit malgré tout. C'est déjà ça.



...A part ça, l'orage de hier / ce matin s'est très lentement dissipé, a laissé place à une tentative de rayon de soleil vers 11h30, puis à un grand souffle de mistral depuis une demi-heure. Qui n'a même pas la force de pousser les nuages, on dirait... dites, c'est quand le printemps ?

vendredi 1 février 2008

Un pas de côté

Moi je pensais à Un pas de côté quand Yves évoquait un album de Gébé des années 70. Mais point du tout : celui-là est le dernier sorti avant son décès, en 2002. L'album dont Yves voulait parler, je pense !, devait être L'an 01, paru dans les années 70, et dont Zig & Puce avaient parlé il y a peu d'ailleurs ! Alors j'en profite.



Mais admettez qu'il y avait de quoi confondre, tout de même...



Merci à la Compagnie un pas de côté pour les images !



Et puis j'ai retrouvé ça aussi, sur OPLF, publié par YanouWeb il y a... pfff, un an et demi déjà :


Sans douleur

Et si au lieu de faire un pas en avant, comme le demandent les tacticiens de la Société Nouvelle, nous faisions un pas sur le côté ?
– Les queues ne tomberaient plus en face des guichets.
– Les fusils tomberaient à côté des recrues.
– Les usagers du petit matin ne tomberaient plus en face des portières de train, des portières de bus, des entrées de métro.
– Ceux qui par manque de pot, le pas exécuté, se trouveraient en face de la portière, une fois arrivés au boulot pourraient retenter leur chance et là, à tout les coups c’est bon. Un pas de côté et tu t’assoies à côté de ta chaise de bureau. À la chaîne tu n’es plus en face des trous, tu boulonnes dans le vide.
– Au comptoir tu bois dans le verre du voisin. Pas grave !
– Au cinéma tu n’es plus en face de la caisse, tu entres sans payer. Au poil !
– Et pour danser ça ne gène pas, il suffît de faire ensemble le pas du même côté.
– Sur le chantier, un pas de côté et tu montes le mur à la place de la fenêtre. Mais regarde avant si l’échafaudage est assez long. Va pas mettre le pied dans le vide !
Car moi le sang me fait pas bicher.
C’est pour ça que je cherche des trucs.
Des trucs pour sortir de l’ornière, pour sortir des rails.
SANS DOULEUR !

Par exemple, échanger les appartements, échanger les maisons, échanger les autos, pour commencer. Et puis échanger les pays.
Exode pacifique et permanent : les Italiens en Turquie, les Français en Suède, les Espagnols en Allemagne et puis les Turcs partout, les Italiens partout, les Espagnols partout. Tous les peuples brassés. Un seul champ, une seule culture, une même nourriture, une seule langue. Va pour l’anglais.
C’est de l’utopie, ça, hein !
Il en faut. L’utopie ça réduit à la cuisson, c’est pourquoi il en faut énormément au départ. Alors, on continue.

Le goût de régner se perdrait. Les maîtres, les tyrans, les hommes à poigne n’auraient que du sable à saisir dans leur poigne. Et leur poigne mollirait. Et ils prendraient la route, nomades parmi les nomades.
D’un côté on nous tend les armes de la production, de l’autre les armes de la révolte, d’une manière de plus en plus pressante. Un jour proche il faudra choisir. Dépêchons-nous pendant qu’il est encore temps de nous trouver de bonnes raisons de refuser ce choix. Mettons-nous en marche pour couper court à tout.
Ni la fuite ni le recroquevillement, le mouvement.
La liberté ce n’est pas se ranger sous une allégorie de la liberté, c’est se sentir libre.
L’imagination qui appelle aux armes ou qui appelle à l’ordre n’est qu’une imposture.
L’imagination appelle à l’imagination.
Allez ! On continue.

Par exemple, comment faire craquer les prisons ? En y allant tous.
Décider d’un jour d’ivresse nationale.
Décider d’un jour d’attentat général à la pudeur.
Décider d’un jour de pillage. Tous pris la main dans le sac, qui pour une tomate à l’étalage, qui pour un rouge à lèvres au Prisunic. Geste ostensible. Si pas pris, se dénoncer. Si pas coffré, gueuler jusqu’à l’être. Des millions en prison, plus de prisons ! Dans l’allégresse, mes amis. Pourquoi la révolution ? La kermesse ! Et surtout, pas héroïque ! Ni lâche, ni veule, ni trop prudente non plus, mais irrésistible, entraînante, majestueuse, inventive et lyrique – c’est-à-dire, accompagnée à la lyre.

Par exemple, est-ce que vous n’aimeriez pas aller en Chine ? Et croiser les Chinois en un lieu dit "Tchécoslovaquie" ? (les Chinois marchent plus vite que nous.)
En arrivant sur les bords de la Seine, les Chinois trouveraient un monsieur en chapeau haut de forme et gros sourcils qui les accueillerait par ces mots : "Nous ne sommes pas le pays des répressions violentes, mais nous sommes le pays de la fermeté !" Comme, au passage, nous aurions fait aux Chinois l’imitation de Pompidou, les Chinois en riraient encore en foulant le sol d’Irlande et à Belfast en liesse. Pompidou serait le clou de l’Opéra de Pékin ambulant.
Mais, peu à peu, les vedettes perdraient de leur éclat. Pas étouffées mais égalées. Tous Mao en Chine. Tous Gandhi aux Indes. Tous papes à Rome. Tous rois à la Nouvelle Orléans. Parce qu’il faudrait s’y mettre, à penser tout bas, tout bas et à faire de la musique !

On a sonné, je vais ouvrir, c’est le facteur.
Evidemment, il y a plus d’utopie à l’imaginer avec une trompette qu’avec un fusil.
On parle un peu. Il est trompette dans l’harmonie municipale !
On parle encore. Il fait un pas à gauche, moi à droite, il prend mon verre, moi le sien, nous trinquons !
Partir ? Il est prêt ! "Toute une vie distribuer des écrits sans importance, c’est pas une vie ! Et au bout ? Une retraite de quoi pas mourir de faim. Allez ! Allez ! Oublier tout ça ! Repartir à zéro. Se refaire une grande vie d’homme libre, oui ! UN GRAND MOIS ENTIER !
Un petit appartement pas loin de la plage, sur la Costa Brava, tout compris, pas de soucis à se faire, l’Espagne c’est encore abordable, j’ai loué, j’ai retenu, le 30 au soir je mets tout le monde dans la voiture, la femme, les gosses, et les bagages et en route, bon, je ne m’ennuie pas, à la prochaine…"

La lettre, je l’ouvre, c’est un prospectus : "un superbe volume gratuit… le reste en quinze mensualités… sans obligation d’achat…"
AUX ARMES !
Non Non ! Cherchons encore.

samedi 12 janvier 2008

Sécuribilité ?

Entendu sur Inter à l'instant, dans les infos, à propos de la Flexicurité qui est en cours d'instauration en France :


(...) un texte qui allie la flexibilité pour les entreprises, et la sécurité pour les employés (...)

Marrant ça, a priori j'aurais plutôt dit le contraire, moi...

vendredi 7 décembre 2007

Le clan du néon

Ici, comme on est à la campagne, on n'en souffre pas vraiment. Pas directement en tout cas, puisqu'on ne les a pas sous les yeux. Mais il y a des citadins aussi... et j'aime ce qu'ils font là.



J'avais déjà parlé du fait que les éclairages des commerces la nuit, se justifiaient paraît-il par le fait que ce sont leurs assurances les obligent à laisser les lumières pour décourager les voleurs. Mais les néons, ça ne sert absolument à rien dans ce cadre.


Plein de vidéos, un manifeste et tout et tout, sur le...


samedi 17 novembre 2007

Coca-Cola au CA des facs

Ce matin est encore paru quelques articles dans Libé concernant le mouvement étudiant contre la loi LRU. Voici ce que l'on peut y lire, et voici ce que j'ai envie d'y ajouter.


Au cœur du mouvement de protestation étudiant, il y a la loi Pécresse, dite loi LRU (sur les libertés et responsabilités des universités). Votée par les parlementaires dès juillet et promulguée le 10 août, c’était l’une des priorités de Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, les plus radicaux des étudiants, – autour de SUD ou de la coordination –, réclament son abrogation, estimant qu’elle signe la fin du service public d’enseignement. L’Unef reconnaît, elle, qu’une réforme de l’université est indispensable mais que cette loi est mauvaise. Tous se retrouvent autour de grandes inquiétudes que le gouvernement juge infondées. Revue des cinq craintes les plus discutées dans les assemblées générales.


LE DÉSENGAGEMENT DE L’ETAT


Ce que dit la loi. Toutes les universités auront acquis d’ici cinq ans leur autonomie et géreront leur budget. Les présidents deviennent les véritables patrons, avec des pouvoirs renforcés – droit de veto sur les nominations, distribution de primes, etc. Le conseil d’administration est resserré (le poids des élus, notamment étudiants, diminue) et il peut créer des fondations afin d’attirer des capitaux privés. L’Etat prévoit des exemptions fiscales pour le mécénat.


Ce que craignent les protestataires. Ils estiment qu’avec des universités autonomes et recourant aux fonds privés, l’Etat en profitera pour se retirer. Alors que pour remédier à la grande misère des universités, il devrait faire le contraire. La ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, le conteste : avec 1 milliard d’euros supplémentaires pour l’université dans le budget 2008, l’Etat n’a jamais fait un tel effort. Faux répliquent les étudiants : l’essentiel va à des crédits d’impôts, des retards de paiements, des investissements dans l’immobilier. De plus, aucun poste n’est créé alors qu’il en faudrait pour lutter contre l’échec en licence (40 % au cours des deux premières années).


Ce que j'en dis. Tout d'abord, Libé a oublié de signaler que le président avait également le droit de créer des contrats (précaires, ça va de soi) de droit privé. Je suis d'accord avec ce qui est dit à propos de l'utilisation de l'argent donné aux Universités : on n'en a pas vu la couleur, en tant que personnel. En fait, j'entends pas mal dire que ce qui est appelé "autonomie des Universités" ne sera pas une autonomie, mais une dépendance financière par rapport aux investisseurs, qui seront d'intérêt privé. Hier, j'ai entendu une belle image à ce propos, très parlante : "On va faire entrer Coca-Cola dans le conseil d'administration." En fait, ce problème en fait émerger plein d'autres : le fait que les entreprises ne seront certainement pas intéressées (dans leur majorité en tout cas) par le financement de philosophes (effectivement, comme c'est dit plus bas) ; le fait qu'il y aura deux poids deux mesures parmi les personnels de la fac (CDI publics vs. CDD privés) ; le fait que la loi encourage le recours à de plus en plus de contrats précaires parmi toutes les classes de personnels (et donc, entre autres !, un large problème de pérennisation de l'enseignement, par exemple) ; le fait que le président pourra sans problème s'opposer au recrutement de certaines personnes, à lui tout seul et sans s'en justifier (je m'explique : par exemple, je ne peux pas me permettre de donner mon avis publiquement sur les listes d'expression de la fac parce que sinon, rien n'empêche plus le président de noter mon nom, et puis de refuser mon recrutement si jamais je suis classée première à un concours de maître de conférence - donc, tous les précaires ne peuvent absolument plus risquer de donner leur avis, i.e. de participer à la vie de leur lieu de travail) ; le fait qu'il ne pourra plus y avoir de politique nationale de l'enseignement supérieur, tout simplement : tout sera géré régionalement, et peu importe les inégalités, peu importe les pertes que ça pourra engendrer en matière de formation : on ne considérera que ce qu'on a à portée de main. Et j'en passe, j'en passe.


DAVANTAGE DE SÉLECTION


Ce que dit la loi. La LRU rend obligatoire l’orientation active, testée à la va-vite cette année: chaque bachelier devra déposer un dossier de pré-inscription dans la fac où il postule et recevra une réponse argumentée, l’encourageant ou non à s’inscrire.


Pour les protestataires, cela conduit droit à une sélection, rêve non avoué des grandes universités qui, à l’instar de Paris-Dauphine, ne voudraient prendre que les meilleurs. Mais alors que la France manque de diplômés du supérieur, ce serait un pas en arrière. L’orientation active aggravera en outre les inégalités sociales : les étudiants défavorisés seront plus impressionnés que les autres par un avis négatif et risquent d’abandonner.


Ce que j'en pense. Il s'agit d'un problème de fond beaucoup plus important que ce qui est dit : sélectionner à l'entrée de facs, ça remet complètement en question la nature même de l'Université. Personnellement je m'oppose à toute forme de sélection à l'entrée à l'Université (qu'elle soit due au montant des frais, ou alors à un concours demandant un certain niveau), parce que c'est jeter fièrement aux ordures l'une des finalités essentielles des facs : apporter de la culture, des connaissances, des savoirs à toutes les personnes qui le souhaitent. Et pour les ceusses qui n'auront pas le niveau, on fera quoi ? On les renverra à nouveau dans des formations que l'on jugera par là moins bonnes, moins bien, moins valorisantes ? On classera encore les futurs actifs en fonction d'une échelle de niveau scolaire qui n'a strictement rien à voir avec la réalité de la vie ? Si t'es pas assez bon pour faire une grande école tu vas dans une école d'ingénieur, si tu n'es pas assez bon pour ça tu vas à la fac, et si tu n'es même pas assez bon pour la fac tu vas faire plombier ? C'est ridicule, encore plus que la situation actuelle.


LA HAUSSE DES FRAIS D’INSCRIPTION


Ce que dit la loi. Il est inscrit dans une loi plus ancienne que l’Etat fixe le montant des droits d’inscription. La LRU stipule que le recteur devra veiller à ce que les universités ne demandent pas de rallonges aux étudiants (chaque année l’Unef fait la liste des universités qui abusent).


Pour les protestataires, c’est une déduction logique : les universités, lâchées par l’Etat, chercheront de nouvelles recettes propres du côté des étudiants.


Ce que j'en pense. Ben, c'est l'évidence même : il n'y a qu'à voir ce que les Régions subissent depuis leur "autonomisation" : on prévoit des sous pour eux dans le budget de l'Etat mais ces sous ne sont jamais versés. Il paraît évident qu'il en sera de même pour les facs, et que donc elles devront bien se procurer de l'argent ailleurs. Et comme les entreprises ne donneront sans doute pas assez pour faire tourner les machines, il faudra aller chercher l'argent chez les étudiants (ou alors d'autres possibiltés : ouvrir des commerces dans les facs ? Y installer des panneaux publicitaires ? Tout ça fait rêver, hein ?). Je trouve ça complètement dément, que l'on puisse demander aux familles de dépenser encore plus que ce qu'elles payent déjà dans leurs impôts pour assurer juste un minimum de connaissances absolument nécessaires à leurs enfants.


LA SUPPRESSION DE FILIÈRES


Ce que dit la loi. Rien.


On se demande bien pourquoi ;-)


Côtés protestataires, il s’agit d’une interprétation. Dans les AG, les étudiants prédisent que «l’an prochain, le département de philo sera fermé car il n’intéresse pas les entreprises». Les facultés mobilisées sont d’ailleurs pour l’essentiel celles de sciences humaines et de langues, filières «non rentables» où la peur du chômage est la plus grande. Au ministère, on répond que les directions d’université répartiront elles-mêmes les fonds alloués par le privé.


Derrière cette crainte, il y a aussi le refus de la professionnalisation des filières, des licences pros trop liées aux besoins du marché, et la volonté de défendre une université lieu de transmission du savoir.


Ce que j'en pense. Oui, les Universités répartiront les sous donnés par le privé... qui n'aura pas son mot à dire, évidemment, hein, on s'en doute. Mais alors pourquoi est-ce qu'une boite irait donner des sous à une fac ? Le ministère ne donne pas de réponse à cette question. Non plus.


C'est drôle comment même Libé utilise un vocabulaire que l'on ne peut que voir comme une façon de vouloir orienter les avis du public (rien que le fait d'opposer "loi" et "protestataires"... ça aurait pu être exprimé de plein d'autres façons, plus neutres) : ce n'est pas "la professionalisation" en soi qui est redoutée dans les AG, c'est la peur qu'il n'y ait plus que ça. Que toutes les filières n'existent et ne soient conçues que pour coller très strictement aux besoins immédiats des marchés qui financeront les formations. De là, il est facile d'imaginer ce que ça va pouvoir donner. Et la formation à la recherche dans tout ça ? Je suppose que l'ANR ne fera pas partie des financeurs des Universités...


L’UNIVERSITÉ À DEUX VITESSES


Ce que dit la loi. Elle ne fait pas de distinctions entre campus. Au contraire : sous la pression notamment de l’Unef, l’autonomie qui devait être optionnelle sera finalement dévolue à toutes les universités.


Pour les protestataires, la différence qui existe déjà entre une grande université parisienne et une petite de province risque de se creuser. Les grandes vont en effet se réunir dans de puissants Pres (pôles de recherche et d’enseignement supérieur) où la recherche de pointe va se concentrer et où les capitaux afflueront. Les petites feront de l’enseignement avec des cursus plus courts et de la recherche appliquée.


Ce que j'en pense. Les PRES ne sont pas le mal absolu en soi : il n'y a qu'à lire ce que proposent d'en faire, p.ex., les trois sociétés savantes de Maths, Physique et Chimie dans le texte dont j'ai parlé l'autre fois, pour se rendre compte qu'ils pourraient être utilisés à très, très bon escient, par exemple en en faisant un moyen de créer des passerelles réelles et efficaices entre grandes écoles, écoles d'ingés et universités, passerelles à la fois pour les étudiants qui pourraient changer de formation en cours de route, qui pourraient bénéficier de formations mixtes (et, in fine, chacu serait formé à ce dont il a envie, ce en quoi il a des facilités, et on aurait beaucoup plus de diversité dans les profils des personnes sur le marché du travail, qui ne pourrait que s'en retrouver enrichi), et puis pour les enseignants aussi, c'est-à-dire que ceux qui sont à la pointe de la recherche (je veux dire les enseignants-chercheurs des facs) iraient donner des cours de pointe dans les écoles d'ingés et vice versa, les enseignants très techniciens des écoles d'ingés pourraient venir faire des cours généraux basiques aux étudiants des facs. Ça pourrait être très bien fait. Mais ce n'est pas du tout ce qui est prévu.


Il y a encore d'autres choses qui sont très graves et que Libé ne signale pas du tout. Je cite un exemple, peut-être le plus flagrant mais pas l'unique : la modification appliquée aux UMR. Une UMR, c'est une Unité Mixte de Recherche, qui est chapeautée doublement et par la fac qui l'accueille, et par le CNRS. Ici, le ministère prévoit que les UMR ne seront plus gérées que par les facs, argumentant d'une simplification des tâches administratives (ce qui, de toute façon, sera un gain parfaitement illusoire). Ce que ça va faire, c'est que les UMR deviendront des structures locales, et que plus aucune politique de recherche à l'échelle nationale ne sera possible (ce qui était assuré, a minima, par le CNRS, même avec les autres réformes). Parallèlement est prévu une réorganisation des labos CNRS, qui viendront s'opposer aux UMR, appartenant aux facs. Beaucoup d'enseigants-chercheurs sont tout à fait ravis du fait de travailler conjointement avec des chercheurs à plein temps, ils sont pleinement conscients que ce statut est absolument nécessaire pour faire des recherches vraiment avancées, qu'eux ne peuvent pas faire parce qu'ils croulent sous les charges de cours et d'administration des cours (je peux développer l'emploi du temps d'un maître de conférence s'il y en a qui doutent, ou se demandent). Le fait de séparer les deux aura plein de conséquences néfastes directes, et du point de vue de la formation à la recherche : les enseignants seront à la bourre en recherche, perdront leur niveau, et la formation sera par conséquent de moins bonne qualité, et du point de vue de la recherche elle-même : les chercheurs ne baigneront plus dans l'univers de la formation, ils n'auront plus accès aux étudiants, et évidemment auront encore moins de moyens pour conduire leurs recherches. Il y a encore plein de raisons au fait de s'opposer à ce genre de mesure (mais c'est déjà long, là, pour cette fois).


J'en rajouterai encore. Là, c'est déjà un premier point. Encore tellement de choses à ajouter... Pendant ce temps, la fac de lettres d'Aix est toujours fermée sur décision de "la Présidence", les personnels ont réclamé sa réouverture, les étudiants anciens bloqueurs, dégagés par l'intervention des CRS la semaine dernière (une douloureuse première historique à Aix), sont présents à l'entrée de la fac tous les jours vers 7h du matin pour informer les gens qui passent ; mardi matin, ils me faisaient remarquer qu'ils seraient vachement contents de reprendre les cours, ça serait nettement moins difficile que de dormir à même le sol dans des amphis ou de se lever à 6h tous les jours pour venir se geler devant l'entrée de la fac (je dis ça pour contraster avec les ceusses qui se plaignent de la "poignée d'étudiants qui profitent de n'importe quelle occasion pour arrêter de travailler"...). Les AG continuent, sur le parking faute d'autorisation d'accès au parvis.

mercredi 19 septembre 2007

Citation du jour

Lue à l'instant chez Anita :


Et quand viendra l'heure dernière,
L'enfer s'ra peuplé de crétins
Jouant au foot ou à la guerre,
A celui qui pisse le plus loin
Moi je me changerai en chien
Si je peux rester sur la Terre
Et comme réverbère quotidien
Je m'offrirai Bernard Kouchner.



Voilà.

mardi 4 septembre 2007

La blague du jour

Lu dans Libé à l'instant :


Sur les 11 200 suppressions [= non-remplacements de départs à la retraite dans l'Education Nationale], 1 400 incombent au secteur privé. Pour le public, il est prévu de supprimer quelque 400 postes administratifs. 9 400 postes d’enseignants vont donc disparaître. Les effectifs augmentant, le primaire sera épargné. Les collèges et les lycées, où le nombre d’élèves est en diminution, seront les seuls touchés.

Une intersyndicale regroupant quinze organisations s’est réunie pour dénoncer cette situation et menacer d’une action «d’ampleur nationale». Mais la rentrée n’est pas propice aux mobilisations. Une vaste consultation s’ouvre en outre à la mi-septembre pour revaloriser le métier d’enseignant. Et le ministre multiplie les mots aimables envers les professeurs, leur promettant que rien ne sera fait contre eux, qu’ils n’ont pas le statut qu’ils méritent, leur promettant bientôt un pass culturel pour ne pas payer l’entrée dans les musées.

Sans commentaire...

jeudi 30 août 2007

Conscience écolo et collectivités consciencieuses

Ce matin en faisant le tour de mes blogs favoris je lis un nouveau billet de So-Ann,



qui parle de "bonne conscience écologique". Y'en aurait des choses à dire sur la question. Et à la lecture de son billet, il me vient un commentaire que je place ici plutôt que de faire un long discours sur son blog... Voici l'extrait qui est à l'origine de ma pensée du jour (c'est moi qui souligne) :


Et bien parce que l’écologie politique, ainsi que le conçoivent les Verts, et dans une certaine mesure aussi Cap 21, aurait en arrivant au pouvoir pris au moins deux mesures permettant de rapidement respecter le cadre de Kyoto, et ainsi gagner un peu de temps… Les deux priorités en terme d’environnement sont l’isolation des bâtiments et les transports. Donc à ma droite se trouverait en effet une vraie politique d’isolation des logements et d’aide à la construction ultra-économe en énergie. L’énergie économisée est toujours une énergie non consommée. Investir une partie de la somme actuellement dédiée à l’EPR dans une vraie politique d’isolation des logements et des bâtiments permettrait de faire des économies énergétiques salvatrices.

En parallèle, à ma gauche, existerait une véritable politique routière limitant fortement les vitesses sur les autoroutes (nous arrivons bien à mettre des radars partout actuellement…), quitte à progressivement brider les moteurs, et à développer en parallèle une vraie concurrence sur les technologies en termes de transports: imaginez, si la marque qui actuellement produit la voiture la plus propre sur le marché commence à la vendre comme des petits pains, les autres constructeurs automobiles seraient bien obligés de suivre! En outre, les investissements seraient faits sur la recherche de nouvelles technologies propres et sur l’amélioration des réseaux de transport en commun. On arrêterait cette folie que sont les agro-carburants (cf. post précédent pour quelques chiffres) et l’on commencerait à réfléchir vraiment intelligemment.

Bref, la logique de l’écologie politique est aussi telle que les mesures s’imbriqueraient les unes dans les autres: l’on cesserait de les considérer isolément du reste en estimant qu’elles ne pourraient être qu’utopistes… Il y aurait aussi une vraie politique fiscale en la matière, et pas une misère de taxation comme cela a été décidé il y a quelques mois… On ferait des efforts pour agir sur nos modes de consommation, de production, etc.

(...) On va arriver peu à peu à faire passer certains comportements, on va acheter son panier bio, on va essayer de prendre un peu plus le vélo, on va s’acheter une bonne conscience écolo. Mais dans le fond, l’essentiel ne sera pas fait avant longtemps. Il y aura encore 80000 vols par jours pour les nombreuses années à venir. Les experts estimeront qu’il est tout de même bon de conserver le nucléaire en terme de bilan carbonne sans regarder plus loin les conséquences sociales et sécuritaires que cela entraîne. Les experts garderont leur place bien au chaud et pourront débattre pendant des heures. Sans logique globale et vision politique, je doute de la réussite, à très long terme.

Ici, on est dans une région où en été, très souvent, les vitesses limites des automobiles sont réduites sur les routes dans les journées de fortes chaleurs. A côté de ça, quand on va jeter sur Airmaraix, ces jours de pics de pollution, on voit clairement qu'ils se situent principalement à deux endroits : sur l'étang de Berre, et sur la zone d'activités entre Aubagne et Gémenos. Aussi pas mal au niveau de la zone d'activités de Rousset, là où Atmel et ST Micro, entre autres, se tirent la bourre (et qui rapporte tellement à la ville que ça en fait la commune la plus riche de la communauté, qui portant englobe Aix). Les grands axes routiers sont visibles, certes, mais pas autant que ces sites-là. C'est ce que j'avais vu l'an dernier lors des pics, cette année il y en a eu moins (ou en tout cas on en a moins entendu parler), alors j'ai moins surveillé.


Alors dans ces jours-là, quand la nationale est limitée à 70 km/h et où les gens (ceux qui respectent la limitation, du moins...) roulent à fond de 4e et se retrouvent à un régime moteur supérieur à celui qu'ils auraient eu en 5e à 90 (...), on lance un regard amer en direction de l'étang de Berre et on se dit que franchement, ce type de mesure, c'est un peu n'importe quoi. (D'ailleurs moi personnellement, les rares jours où de telles mesures sont prises et où je dois tout de même conduire un peu, je roule à 90 le temps de prendre de l'élan et puis dès que je suis en descente je débraye. Suivant la route que je prends ça me fait avancer en roue libre sur presque la moitié du trajet. Bref...)


Une autre chose, dans le même sens mais qui n'a pas été citée par So-Ann, c'est quand on passe p.ex. devant l'immense zone commerciale de Plan de Campagne, de nuit, et que tout d'un coup on se retrouve dans un monde étranger, comme sur une aute planète, saturés d'enseignes lumieuses, partout, sur des kilomètres. La première fois que j'y étais passée c'était tout à fait saisissant. Je pensais que c'était pour se faire de la pub, même la nuit. Et puis j'ai entendu dire récemment que c'était (surtout) parce qu'aujourd'hui les assureurs réclament aux commerçants de laisser leurs enseignes (voire, leurs vitrines, enfin tout ce qu'ils peuvent) allumées 24h sur 24 pour limiter les risques de cambriolage... personnellement, ça me laisse franchement dubitative (surtout à Plan de Campagne, quand on a déjà eu l'insigne honneur d'assister à un hold-up en direct en pleine journée avec fusils à pompe et toute la panoplie, et qu'on sait quelle est la fréquence démentielle à laquelle ça se produit là-bas, en plein jour). Je me demande aussi quelles sont les statistiques à ce sujet : est-ce que le nombre de cambriolages a effectivement baissé depuis qu'une telle mesure a été prise ? Je n'ai pas la réponse, mais ça m'étonnerait.


Ensuite on nous demande d'acheter des ampoules à basse consommation pour mettre dans nos maisons, et de bien penser à éteindre la lumière quand on sort d'une pièce...


Quant à l'isolation des maisons, quand on voit, toujours dans les commerces, les portes grandes ouvertes été comme hiver, parce qu'il faut bien inviter le client à entrer, et le chauffage ou la clim' lancés à fond les ballons sur le seuil... enfin bref.


Bon. N'allez pas croire pour autant que je pense qu'isoler les habitations et rendre les transports collectifs plus faciles à utiliser que les transports individuels soient des mauvaises mesures. Je crois par contre que ça fait partie des choses qui permettent de "s'acheter une bonne conscience" : ce n'est pas ça qui endiguera aussi vite que nécessaire les graves problèmes de pollution qui existent actuellement ici. Parce que ce n'est pas ça qui pollue le plus.


Et puis, aussi, ce que je crains le plus là-dedans, c'est que ce type de mesure où l'on impose des tas de contraintes quotidiennes au particulier alors que l'on laisse ostensiblement le champ libre aux industries et aux commerces et à tous les "lieux de travail" (i.e., toutes ces instances qui dépassent la personne, sur laquelle elle n'a pas de prise), aurait (aura ?) tendance à accentuer encore le fossé entre ce que les gens doivent faire chez eux, et ce que les entreprises ont légitimement le droit de faire. Pensez bien à isoler votre maison correctement, à éteindre vos lumières, à couper l'eau du robinet pendant que vous brossez les dents, à prendre des douches au lieu de bains, à refuser les sacs plastiques (et à acheter des cabas payants sans que les prix des denrées aient baissé alors qu'avant le prix des sacs plastiques était inclus dedans...), à acheter un chauffe-eau solaire, à remplacer vos convecteurs électriques par un poële à pellets, à ne pas utiliser la clim' de votre voiture (qu'on vous a vendue tout de même parce que c'était en série), à vous organiser pour covoiturer, pour prendre les transports en commun ou pour faire du vélo, à trier soigneusement et composter vos déchets, à adhérer à une AMAP, à bien lire la composition et l'origine des produits que vous achetez, à ne pas jeter votre pauvre mégot de roulée dans la nature,... Pendant ce temps, pour les industries, pour les commerces, pour l'agriculture, pour les instances de travail en général, on continue joyeusement l'esacalade de la consommation d'énergie et de la pollution : on vous livre à domicile en camion, on fait faire des allers-retours à Rungis aux légumes "de pays", on asperge les vignes peut importe que ce soit en plein midi ou sous la pluie, on détruit les sols de mille et mille façons, on dépense de l'électicité à tout va en clim' ou en surchauffage, en éclairage partout et à toute heure, en portes automatiques, en escalators, en fontaines décoratives et autres jeux d'eau (vu à Aix : dans le nouveau quartier commercial qu'ils viennent de construire, ils ont mis des asperseurs sous un porche, qui ne sert qu'à faire joli et à humidifier les gens qui passent dessous, ainsi que le sol... tout carrelé partout), on déverse de tout dans le sol et dans les cours d'eau (accidentellement ou légalement, suivant les substances et les quantités), et surtout, surtout on incite à la consommation en se présentant, finalement, comme un monde merveilleux où l'on peut profiter de choses que l'on ne doit plus faire chez soi. Ou alors autre possiblité suivant la sensibilité des personnes, on met tout sur le dos d'entités collectives sur lesquelles on n'a pas de prise. Dans un sens comme dans l'autre, envieux ou aigri, on se trouve face à un mur de plus en plus haut, de plus en plus présent, de plus en plus infranchissable.


Personnellement, dans l'absolu, je crois que c'est à aux diverses consommations de ces entités-là que l'on doit s'attaquer en tout premier lieu. Ça ne veut pas dire abandonner le reste, mais ça veut dire, comme So-Ann le fait pertinement remarquer, considérer l'écologie un comme une vue d'ensemble. Je pense que vu l'écart qui existe déjà, de fait, entre individus et collectivités sur le plan des mesures écologiques, il faut commencer par restaurer un certain équilibre à ce niveau avant d'avancer plus dans le sens personnel, familial.


Ce qui ne veut pas du tout dire que je pense qu'il faille abandonner toutes les bonnes résolutions que l'on peut prendre individuellement ; ça veut dire que d'un point de vue politique, il faut pousser au rééquilibrage des forces en jeu. A titre personnel, il en est tout autrement, mais ce sont deux choses (deux actions) distinctes, et là il est précisément question de politique (politique de partis, de programmes, de législations etc.).


A mon avis, aussi, je trouve que justement s'il y a un point sur lequel les entités politiques ont besoin d'agir en priorité (en incitant, en conseillant, en obligeant, ça dépend), c'est sur les instances collectives plutôt que sur les individus, puisque les individus ne peuvent pas agir sur les collectivités, alors qu'ils peuvent agir sur eux-mêmes.


Il y aurait encore tant de choses à dire... en tout cas, merci So-Ann de m'avoir permis de me lancer sur le sujet !

lundi 13 août 2007

Le gout (amer) de la pub

Je lis sur Toujours plus :



Lu sur le blog (survivant) Paris d'avenir : "la pub altère le gout". Un note consacrée à une étude d'un chercheur de l'université de Stanford, Tom Robinson qui prouve que l'image de la marque et donc la publicité altère la perception du goût par les enfants. Une découverte pas surprenante mais qu'il est intéressant de voir confirmée par un travail scientifique.

Tom Robinson s'est déjà fait connaitre de l'autre côté de l'Atlantique pour ses travaux sur l'addiction à la télévision et aux jeux vidéos chez les enfants. Ses expériences avaient prouvé que les enfants qui réduisaient leur consommation à zéro voyaient chuter leur violence verbale, physique et l’obésité.

L'article original, une fois remonté de source en source : Paris d'avenir, qui l'a copié sur Betapolitique, qui l'a copié sur Radio Canada.

vendredi 20 juillet 2007

La pensée du jour

Un scientifique n'est pas quelqu'un qui fait de la politique avec des moyens politiques ; c'est quelqu'un qui fait de la politique avec d'autres moyens.

Bruno Latour, Le métier de chercheur : regard d'un anthropologue, INRA éditions, 2001, p. 78.


Trouvé chez Enro.

vendredi 15 juin 2007

Question à Choix pas vraiment Multiple

Jeudi dernier, au soir, nous étions une petite bande de conférenciers, lâchés dans Toulouse, en mal de fêstoyades.


Les quelques bars de bonne augure étaient remplis à ras-bord, nous étions une petite dizaine et espérions retrouver une autre dizaine une fois élu un bon lieu de rendez-vous, on ne rentrait pas dans les places disponibles et l'on avait envie de rester ensemble. En arpentant une rue qui va de la place du Capitole vers la Garonne, l'un des nôtres, avant de rentrer, nous propose d'aller boire des coups sur les bords du fleuve. Nous ne réfléchissons pas : super idée ! Hop un petit tour dans une épicerie, on achète quelques bières et une bouteille de (mauvais) rhum, et en route, gaiement.


On descend en bord de Garonne au niveau de la place de la Daurade. C'est plein de petits groupes de jeunes qui boivent et fument de pétards et rigolent et dansouillent et frappent arythmiquement sur leus djembés. Plutôt gai. On fait quelques mètres et l'on s'installe. On papote, on boit, on rit beaucoup, certains partent, d'autres arrivent, je fais quelques photos.


Le temps passe. Prises d'une soudaine et irrésibtible envie de faire pipi, les trois filles du groupe, dont je fais partie, partons en quête d'un petit coin : on trouve ça au bout de quelques mètres, même pas inquiétées par les bandes de jeunes qui sont devenues un peu moins jeunes, par les djembés qui se sont tranformés en pittbulls que leurs maîtres ont peine à tenir en laisse, par les espèces de punks du nouveau siècle affalés dans les coins. On revient, notre joie même pas ébranlée un brin de tout cela.


Le temps passe encore. On ne s'en est pas aperçus mais beaucoup, beaucoup de temps est passé, il est environ 3h du matin, et il n'y a plus guère de monde autour de nous. On continue à boire tranquilement, à se marrer comme des baleines.


Arrive une "bande de jeunes" (je serais curieuse de faire une petite étude linguistique de corpus pour voir à quel genre de prédicats est le plus souvent associé le terme "bande de jeunes"). Ils s'accroupissent près de nous, demandent si l'on a des feuilles, du feu, je ne sais quoi. L'un d'eux commence à loucher sur l'une de nous, lascivement allongée sur l'herbe, en petite robe d'été. Il remonte la mèche qu'elle a sur le visage et lui sussure un "T'es bonne, toi". Elle redresse brusquement la tête, elle n'a aucune envie de s'entendre dire ça. Elle voit qu'un autre a la main dans son sac, alors elle le somme de sortir sa main de là. Les mecs répondent "Ça va, on fait rien, nous" et puis la tension monte en quelques secondes, ils se redressent et commencent à partir, moi pendant ce temps je suis en train en ranger à toute vitesse mon appareil photo qui trône tout seul au milieu de notre cercle, et remets ma veste, et me lève, pensant que ça sonne l'heure de rentrer nous coucher. L'un des gars, en partant, a saisi la veste en cuir d'un des membres de notre groupe ; celui-ci les suit pour la récupérer, la récupère sans trop de problème, se faisant au passage traiter de "Sale raciste". Ils tracent leur route. Pas sympas, mais pas bien méchants finalement, juste des petits emmerdeurs.


Les quelques mecs de notre groupe à ce moment-là sont divisés : deux sont trop saouls pour avoir ne serait-ce que remarqué ce qui était en train de se passer, les deux autres sont en état à peu près normal mais l'un d'eux est un peu trop aristocrate pour avoir une idée de comment réagir. Nous sommes trois filles, en plus. L'une des trois, celle dont je n'avais pas encore parlé, vérifie dans son sac et constate qu'il lui manque son téléphone portable.


Bah, c'est pas si grave, elle est un peu verte mais rien de bien méchant. Mais l'autre fille décide que ça ne peut pas se passer comme ça, elle se lève et part en marchant très vite, voulant rattrapper les gars. Elle compose le numéro de téléphone de la fille qui a perdu son portable, le gars qui l'a répond, riant à gorge déployée. Elle recompose plusieurs fois le numéro, le temps pour nous de nous diriger vers la place de la Daurade, et de chercher si on les voit. D'en haut de la place, on identifie un gars qui a exactement le comportement de celui qui répond aux appels de la fille. Elle décide de descendre lui parler, elle ne veut pas qu'un mec vienne avec elle, alors moi je lui emboîte le pas. On se fait accueillir par quelques vertes insultes, puis leurs deux auteurs s'en vont, nous laissant avec le gars qui a vraisemblablement le téléphone et un autre gars. Ma copine commence à les baratiner, expliquant que la propriétaire du téléphone a une fille de 5 ans et qu'elle ne peut plus l'appeler si elle n'a pas son téléphone, que de toute façon il est tellement vieux qu'ils n'en tireront rien, que c'est important la famille, qu'on veut juste récupérer la carte sim. Le gars qui a le téléphone est vraiment gêné, il hésite, rougit parce que c'est lui qu'on regarde, se frotte les cuisses pour se donner une prestance, et finalement s'en va. L'autre n'arrive pas à se dépêtrer de ma copine. Il repart finalement en souriant d'un air gêné et en nous disant qu'il va voir ce qu'il peut faire ; apparemment, quand-même, le culot de ma copine les a pas mal bluffés.


On remonte sur la place, la fille les surveille d'en haut, alors on la suit. Celle qui s'est fait voler son téléphone en a marre, s'en fout de son portable, a envie de rentrer se coucher. Ce n'est pas une situation sympa, on en a tous marre, excepté notre inattendue Robine des bois. Et aussi, excepté l'un des garçons, qui lui aussi a brusquement décidé que ça n'allait pas se passer ainsi, et veut appeler la police, alors que personne n'est de son avis. Qu'à cela ne tienne, il appelle quand-même.


On attend que la police arrive. Deux voitures pour un portable. Je leur raconte ce qu'il s'est passé, et puis commence une heure et demie de course-poursuite façon cowboys et indiens à l'américaine. Je passe là-dessus, il y en aurait à raconter, mais c'est long.


Finalement, "la victime" et moi (dans le rôle du "témoin") sommes emmenées de force au poste de police pour y faire une déposition, parce qu'ils ont arrêté un petit gars (je l'ai vu, il ne faisait pas partie du groupe initial, c'était juste une bonne poire à qui notre Robine était en train de tenir la jambe quand la police les a rejoints - laquelle police a failli arrêter notre copine aussi, à laquelle elle faisait allusion sous le terme flatteur de "gonzesse", mais bon bref).


Une déposition au poste de police, je n'avais jamais fait ça. On nous fait un peu attendre, moi je n'y tiens plus et les larmes coulent le long de mes joues parce que j'ai vu le petit gars qu'ils ont probablement enfermé en cellule de dégrisement, que je trouve ça tellement disproportionné, tellement profondément injuste, tellement violent, tellement inutile et dérisoire. Tout se mélange dans ma tête en quelques instants. Qu'est-ce que je peux faire contre ça ? Qu'est-ce que j'ai fait ou n'ai pas fait qui aujourd'hui permet qu'une telle situation se produise ? L'enseignement, aussi lointain que cela puisse paraître, me semble être l'arme juste contre tout ça. C'est évident. Ne pas lâcher l'affaire. Aider les gens à réfléchir, à penser le monde, à avoir l'esprit critique. Même si ce n'est pas cette 'bande de jeunes" que je toucherai, je pourrai toucher leur petite soeur, leur cousine, je ne sais qui. Plus on donne d'outils à des gens, plus ces gens peuvent enseigner à leur tour aux personnes autour d'eux. C'est ça, je ne peux rien faire de plus, je fais déjà ce que je peux, et je veux continuer pour que ça, cette situation, arrive de moins en moins, n'arrive plus.


On est séparées pour faire nos dépositions. C'est une femme qui prend note de ce que je lui raconte. Mine de rien elle me propose des récits possibles plus que ne me laisse raconter à ma façon.


Et c'est là que se produit le ponpon. Evidemment elle introduit sans même que je lui en ai encore parlé le terme de "bande de jeunes", mais puisque c'était le cas, c'était une bande, et ils étaient plus jeunes que nous, j'ai laissé faire. Là, elle veut avoir une description du groupe. Et elle me demande :


"Ils étaient comment ? Plutôt maghrébins ou plutôt africains ?"

Bouche bée je suis. Encore aujourd'hui. "Plutôt français" avais-je difficilement balbutié au bout d'une bonne quinzaine de secondes, hésitant à me lever et à quitter cette pièce, ce poste de police, et toute cette ville espérant que cette nuit qui ne voulait pas finir se termine une bonne fois pour toutes. Elle ne l'a pas noté. Je pense qu'elle ne sait même pas ce que ça veut dire.


Il est 5h du matin, nous attendons un taxi pour nous ramener à l'hôtel qui est à l'autre bout de la ville par rapport au poste de police. Les deux gars de l'accueil nous demandent ce qui nous est arrivé, et quand on leur raconte, ils nous disent "Mais vous êtes dingues ou quoi ? Vous regardez jamais la télé ?" Ma copine et moi nous regardons, et répondons en choeur "Ben non. On n'a pas la télé." Et alors ? Est-ce que c'est en faisant des bords de Garonne une zone officielle de non-droit et en terrorisant les gens que la situation va changer ? Est-ce qu'ils pensent que décourager les gens d'y aller est une bonne chose ? Reste qu'en nous disant ça, ils pensaient faire acte de bienveillance. Et que nous, au milieu du matin, crevées, vidées, choquées par les cowboys bien plus profondément que par les indiens, on n'a pas su leur dire ça. Même si ça n'aurait pas changé grand-chose. On l'aurait dit, on aurait donné notre avis.


Ben je vais vous dire. Des bienveillances du genre de toutes celles que j'ai vues cette nuit-là, j'aimerais ne jamais plus en voir.


lundi 28 mai 2007

Pourtant que la montagne est belle

Après mes quelques lectures de ces derniers temps, empruntées à la bib' ou glanées sur Internet, j'ai envie de faire une petite série sur l'histoire des révoltes de 1851 en Provence contre le coup d'état de Louis-Napoléon Bonaparte. Je vais commencer aujourd'hui par rappeler les faits, et dans de prochains billets de parlerai d'une part des effets que ces événements ont eu sur la population locale, les effets que je peux en voir aujourd'hui, et puis d'autre part des résistances que cela a engendré, ou bien avec un peu de chance et de travail (d'information, de réflexion, de construction), que cela pourrait engendrer.


Je me rends compte que j'ignorais tout ça. D'abord parce qu'à l'école je n'aimais pas l'histoire, je trouvais ça nul et inintéressant (notamment parce que sortis de l'apprentissage par cœur des dates et des noms, on ne nous encourageait pas du tout à essayer de comprendre ce qui était en jeu et encore moins à le mettre en perspective avec le présent), et puis ensuite parce que de toute façon cette partie de l'histoire, plus locale, plus directe (et plus féroce aussi), est complètement passée sous silence, y compris sur les lieux même où cela est arrivé (et si l'on jette un oeil sur la Wik', on constate qu'il n'y est pas non plus fait mention de tout cela). Il y a quelques années j'avais acheté le numéro de Géo consacré à l'Occitanie, et dans un article sur l'histoire occitane j'avais lu un paragraphe sur cette période. Il y était question d'une Armée démocratique du Var, qui s'était insurgée, qui avait lutté, qui s'était levée spontanément pour résister. J'étais tellement fière ! Et tellement heureuse d'apprendre quelques éléments de l'histoire des lieux où je me balade, où je vis, où j'ai grandi, apprendre ce que les murs que je croise ont vu se dérouler, les histoires que les fontaines sussurent au milieu de places des villages, les cris que le peuple a pu pousser sous les grands chênes qui restent.


Et puis il y a eu l'incompréhension. Comment est-ce qu'un tel peuple a pu engendrer ce qu'il est aujourd'hui ? Je suis restée longtemps dans le questionnement, jusqu'à lire encore, et réflechir, et aboutir à une hypothèse : j'y reviendrai dans les prochains billets sur ce thème. Hypothèse explicative, et pistes pour répondre à l'autre grande question : et maintenant ? Mais pour l'heure, commencons par faire un petit rappel historique, en guise de mise en jambes.



L'histoire nationale


En 1848, la monarchie de Juillet a été renversée par le peuple parisien.


Horace Vernet, La Barricade de la rue Soufflot, Paris, Février 1848.


Elle est remplacée par la IIe République. Elle voit s'établir le suffrage universel masculin, l'abolition de l'escalvage dans les colonies, la procalmation du droit au travail. Elle voit aussi apparaître la lutte des classes lors des émeutes de juin 1848 faisant des milliers de morts parmi les ouvriers, puis l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848 (dont la candidature, selon Victor Hugo, a été "un immense quiproquo").


Louis-Napoléon Bonaparte.


La France politique était alors (grosso modo) divisée entre royalistes (dits conservateurs ou "blancs" : légitimistes et orléanistes) et républicains (dits démocrates socialistes ou "rouges"). Bonaparte s'attache les voix des premiers, alors politiquement paralysés, celles des nostalgiques de l'empire du fait de son ascendance, et celles des ouvriers en adoptant quelques mesures populistes dans son programme. La gauche, divisée en plusieurs candidats, payait les pots cassés de son attitude ambiguë lors des émeutes de juin. A noter toutefois que si Bonaparte l'emporte largement du point de vue national, il n'a pas conquis la majorité en Provence (qui fait alors exception).


Sous Bonaparte, chef du "parti de l'Ordre", et après des législatives remportées clairement par la droite et marquées par une abstention record de 40%, on voit passer la loi Falloux qui renforce les droits de l'Eglise sur l'enseignement secondaire et permet la création de 200 collèges privés catholiques, ainsi que la loi du 31 mai 1850 qui restreint drastiquement les règles d'inscription sur les listes électorales (on passe de 9,6 millions à 6,8 millions d'electeurs).


Puis arrive le mois de décembre 1851, où le mandat du président arrive à son terme, alors que la constitution lui interdit de se représenter juste à la suite son mandat en cours. C'est là que l'opération Rubicon se met en place : Bonaparte a préparé son coup d'état depuis le mois de septembre, et le met en action le 2 décembre, anniversaire du couronnement de Napoléon 1er. Il dissout l'Assemblée Nationale, violant la constitution, il abroge la loi du 31 mai 1850 espérant ainsi rallier les ouvriers à sa cause, et proclame l'état de siège. Dans la nuit précédente, les initiateurs possibles d'une réaction populaire de même que politique ont été séquestrés.



Les Républicains font appel au peuple :


Louis-Napoléon est un traître, il a violé la Constitution. Il s'est mis lui-même hors la loi. Les représentants rappellent au peuple les articles 68 et 110 de la Constitution ainsi conçus. Le peuple désormais est à jamais en possession du suffrage universel, le peuple qui n'a besoin d'aucun prince pour le lui rendre, saura châtier le rebelle. Vive la République ! Vive la Constitution ! Aux armes ! (Victor Hugo)

Ernest Pichio, Alphonse Baudin sur la barricade, 1857.


Mais dans la capitale, moteur des réactions de masse, les foules sont brisées par les événements de juin 48, et divisées par l'abrogation de la loi restreignant le suffrage universel et l'indemnité parlementaire jugée tout à fait exhorbitante. L'insurrection patine, et capote rapidement : dès le 5 décembre, l'ordre est rétabli à Paris.



L'histoire locale


En province, les nouvelles ne circulent pas rapidement et la population n'est mise au courant des événements qu'entre le 3 et le 5 décembre. L'insurrection populaire se fait à l'initiative des Montagnards, partisans de la "République démocratique et sociale", dans le nord du Massif Central, dans quelques petites villes le Sud-Ouest, et surtout en Provence : dans le Var, les Basses-Alpes (les actuelles Alpes de Haute Provence), le Vaucluse, dans la Drôme et en Ardèche.


Carte des élections législatives de 1849 et insurrections locales suite au coup d'état de 1851.


Les Montagnards avaient effectué depuis des années un travail de longue haleine pour informer le peuple de leurs propositions et rassembler l'opinion autour de leurs idées de réformes sociales, à travers la diffusion à grande échelle de la presse. Beaucoup savent à présent lire, et lire en français, et les journalistes se déplacent de lieu en lieu pour générer de grands débats populaires dans les auberges (lieux de rencontres, d'information et de débat). La voix du peuple à Marseille (rebaptisé plus tard Le peuple), Le démocrate du Var à Toulon, etc. sont autant de titres à la large diffusion à l'époque.


Le cercle Républicain de Besse sur Issole.


Parallèllement beaucoup de sociétés secrètes (chambrées, cercles et autres clubs, dont la Nouvelle Montagne) agissent (plus ou moins), en sous-marin puisque la liberté de réunion et d'association n'existait pas à l'époque. Elles n'avaient aucunement pour but de préparer un coup de force, mais étaient régies par une volonté d'information et de débat à large échelle pour tout ce qui concernait la chose publique.


Aux Mées.


A la nouvelle du coup d'état, les citoyens se massent devant les mairies, réclament la départ de Bonaparte et le rétablissement des autorités déchues, organisent rapidement des comités de résistance. Le peuple s'arme, avec ce qu'il trouve. Le 5 décembre, alors que la nouvelle s'est enfin répandue partout, dans les villes les plus grandes (Toulon, notamment) la réaction de l'armée est rapide et les mouvements sont vite étouffés : il faut dire que tous les militants "rouges" ou présumés tels étaient fichés sur une "Liste des démocrates exaltés", suivis, régulièrement inspectés, et ce depuis des années. Dans les campagnes, des colonnes se forment pour marcher sur les sous-préfectures, au départ de Vidauban à partir du Luc, de la Garde-Freinet, de Brignoles. Cuers, Besse, Saint Maximin, Saint Zacharie, Salernes, Barjols, Aups et les communes alentours se joignent aux républicains. Dans les Basses-Alpes, la préfecture de Forcalquier est tombée aux mains des insurgés alors qu'une colonne marche sur Sisteron. Dans le Vaucluse, une colonne se forme à Apt et se fait route vers Avignon. Hommes et femmes se joignent aux convois pour sauvegarder la Rébublique et la liberté, et tiennent les armées préfectorales en déroute.


A Sainte Croix du Verdon.


Puis à partir du 9 décembre c'est la débandade. Dans le Vaucluse, la colonne est brisée devant Cavaillon. Dans les Basses-Alpes, après une première victoire aux Mées, le courage des républicains s'effrite devant la nouvelle des échecs par ailleurs et le groupe se disperse. Dans le Var, la colonne dirigée par Duteil, victime d'une erreur de jugement, s'écroule à Aups devant les troupes. Peu à peu les places gagnées par les républicains sont récupérées : Sisteron, Digne, et finalement Barcelonette qui a tenu, seule et isolée, jusqu'au 14.


A Aups.


Dans sa Proclamation, le préfet Pastoureau félicite l’armée et les bons citoyens du Var : "Le parti de l’anarchie et des brigands" est écrasé, l’autre triomphe, "celui des lois, du travail, de l’ordre, de la justice, de la paix, celui du pays honnête". On chasse l’insurgé dans tout le département. Le dernier contingent d’insurgés arrive à Riez (Basses-Alpes) le 11 au matin, il continuera vers le Piémont. (René Merle)

Aux Mées.


Les insurgés, pris les armes à la main, ont été systématiquement fusillés. 27 000 arrestations eurent lieu dans toute la France ; 10 000 personnes furent déportées dans les bagnes de Cayenne et en Algérie, d'autres furent expulsées du territoire, certains furent guillotinés. Quelques-uns avaient eu le temps de s'enfuir.


A Vidauban.


Un an plus tard, le 2 décembre 1852, le "prince-président", après avoir été largement réélu malgré son coup d'état, ayant clairement manipulé les foules en divisant les troupes des protestataires potentiels et en adoptant régulièrement quelques mesures démagogiques (comme il l'avait fait pour le rétablissement du suffrage universel), proclame le Second Empire, et devient Napoléon III.


A Mane.



Documentation



A Correns.


dimanche 13 mai 2007

Le monde n'est pas si simple

Ce matin l'un de nos voisins vignerons vient voir ses vignes.


A notre premier contact on s'était engueulés avec lui, parce qu'il nous reprochait de ne pas laisser assez de place sur *notre* terrain pour qu'il puisse tourner avec son tracteur : on l'avait proprement envoyé se faire voir et il était parti en fulminant, en grognant que ça n'allait pas se passer comme ça. Quelques jours plus tard, quelqu'un avait creusé en notre absence un trou dans notre jardin pour dégager une grosse pierre enterrée, limite de terrain : notre jardin était plus petit que prévu, c'est l'agence immobilière qui s'est foutue de nous et pas eux... mais nos relations étaient parties sur un bien mauvais pied et ce serait hautement épineux de réparer la méprise.


On avait donc reculé les bordures en bois des petits massifs que l'on avait construits. Mais quelques mois plus tard, le vigneron a tout de même cassé lesdites bordures en passant. Et il les a laissées en plan par terre. (Ça explique la raison pour laquelle on avait fait des bordures : pour ne pas qu'ils roulent sur nos plantes avec leurs tracteurs...)


Et puis vendredi, il était venu labourer, et quand on est rentrés il avait fait tomber une partie de la restanque que l'on avait construite et avait tout laissé en l'état, une nouvelle fois... là c'en était trop, mon mari était furax. J'ai tenté de le calmer en lui proposant d'essayer de régler ça de la manière la plus diplomatique possible, en commençant par leur expliquer qu'on comprend que ça puisse arriver mais que la moindre des choses dans ce cas ça serait qu'ils réparent ce qu'ils ont détruit.


Et c'est ce qu'il a fait ce matin, quand le vigneron est passé voir son terrain : il est allé à sa rencontre et a discuté le plus cordialement possible avec lui. Et il m'a rapporté leur conversation ensuite. Il me raconte qu'ils ont bavardé pendant un petit moment, le gars voyant qu'il était dehors en train de réparer le Combi de bonne heure le dimanche il était tout content et lui disait que c'était bien, les jeunes qui se levaient tôt... alors moi j'y vais aussitôt de mon petit commentaire acerbe, résolvant péremptoirement la simple équation "agriculteur intensif" + "sud est" + "vieux" + "apprécie les gens qui se lèvent tôt" : "Ah, la France qui se lève tôt... Sarkozyste va !"


Hé bien figurez-vous que pas du tout. Ils ont aussi parlé des présidentielles. Le gars a estimé que c'était surper triste que les jeunes aient voté à droite et se soient laissés berner, il était dégoûté. Il est communiste depuis toujours.


Ben ça m'apprendra à avoir des a prioris, tiens.


jeudi 10 mai 2007

Penser ce qu'on sent

Je viens de lire le nouveau marché de Jean Sur. Il est long. Mais il fait résonner tellement de choses. Je colle quelques extraits ici, qui m'ont particulièrement remuée à la première lecture. Parce que ça me touche dans ma vie, en général, actuellement. Parce que ça m'interpelle sur moi-même et sur le monde autour de moi. Parce que ça me donne envie de déceler et d'éradiquer tous ces vaccins qui courent en moi et que l'on m'a, à moi aussi évidemment, injectée depuis ma plus tendre enfance. Parce qu'on n'en est jamais complètement sorti. Parce que c'est un moment où je courbe l'échine et que je n'ose plus regarder quelle direction j'ai prise par rapport à mon chemin, et que c'est le pire moment qui est le meilleur pour se prendre un choc humain, social, émotionnel, personnel, vital.


Plus besoin de prison, de murailles, de surveillants. Même plus besoin d’entreprise. Le télétravail a réduit les frais et limité les échanges. Avant qu’il ne soit complètement mis en place, ils avaient trouvé un truc décisif : l’individualisation des objectifs. Une merveille, cette horreur. Le gars s’enfermait tout seul. Il était à lui-même sa prison et son surveillant. Il coexistait avec ce qui le menaçait. Mieux : il l’inventait. Victime et bourreau. Le bracelet électronique cérébral. Il plaçait lui-même la barre au-dessus de la hauteur qu’il savait pouvoir sauter ; de cette façon, il devenait son propre sur-moi de poche. « Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même », lui disait-on quand il jouait avec les allumettes. C’était fait. Il s’en prenait à lui-même. Il était bouclé dans son âme, et il le savait. Il traînait ce secret dans les réunions électorales, au lit, à l’église, au tiercé. Trapus, les mecs qui avaient inventé ça. De sacrés fumiers ! Notez, la clef du système restait dans la poche du prisonnier : un « je t’emmerde » bien placé et tout pétait. Mais c’était ne plus bouffer : mauvais pour la santé. C’était surtout le grand air, le grand froid, la grande peur, la liberté non aménagée. Brrr ! Mieux valait prendre la pose. Ils la prenaient tous. Par exemple, ils se racontaient, via la trouille moralisée, qu’ils faisaient le bonheur de leurs enfants. Ou, via la trouille domestiquée, qu’ils allaient devenir les rois du monde. Ou, via la trouille marxisée, que tout cela était une partie de qui perd gagne. Ou, via la trouille démocratisée, que les prochaines élections remettraient les choses d’équerre. Ou, via la trouille sanctifiée, qu’en s’écrasant devant leurs managers, ils travaillaient à la rédemption. Ou, via la trouille esthétisée, qu’ils regardaient ça de si haut qu’ils s’en foutaient, s’en foutaient, s’en foutaient.

Il y a deux versions, au moins, de ce que j'ai vécu la semaine dernière, parmi celles que je peux ressentir. La première est que j'ai fait de mon mieux avec ce que j'avais, que j'avais objectivement, je pense, le meilleur dossier de tous les candidats ; que j'étais fatiguée ce jour-là et que ce n'est certainement pas sur 10 mn de présentation prises presque au hasard, au vol, à la demande expresse, "Soyez efficace ici s'il vous plaît, c'est maintenant ou jamais", tel jour entre telle heure et telle heure dix, que l'on peut faire la connaissance de quelqu'un ; que l'on n'est pas égal tout le temps ; que j'y allais à reculons de toute façon, prise entre mon orgueil qui me réclamait d'être la meilleure et ma volonté qui luttait contre cet avenir possible-là ; que tout ça ne dépend finalement pas de moi et que je savais cela dès l'instant où j'ai appris comment cela se passait ; que ce qui se passe là ne dépend qu'en tout dernier lieu des qualités des personnes en jeu, mais des qualités politiques de celles qui ont usé leurs guêtres sur l'échiquier depuis des lustres déjà ; et même que finalement, par comparaison avec la moyenne de mes pairs, je m'en sors plutôt très bien.


La seconde est que j'aurais pu être meilleure ; que je n'étais pas assez concentrée et que je le savais dès l'instant où je suis entrée dans la salle et que j'ai dû fermer les yeux une seconde et inspirer profondément, c'était mon aveu d'échec avant même d'avoir commencé ; qu'il est toujours possible d'influer sur les décisions, que les plus ou moins indécis sont tout de même nombreux dans un cas tel que celui-là puisque les "pairs" ne le sont que de très loin pour l'extrême majorité ; que je ne débarquais pas dans une arène me huant, que j'avais des soutiens ; que j'ai probablement, donc, déçu toute une partie influente de mes soutiens et que mon monde étant tout petit, cela se ressentira très vite partout ; que je n'ai pas été une gagnante, une battante, une victorieuse ; que toute une partie de ma carrière se gravait dans le marbre à cet instant-là et que je n'ai pas su jouer mon va-tout, que j'ai été en-dessous de mes capacités, que je me suis sabordée toute seule.


Alors oui, même au-delà du télétravail, je constate, dans mon cas tout au moins et celui de mes proches aussi, que l'on est devenus nos propres prisons, nos propres murailles, nos propres surveillants. Que l'on s'est enfermés tous seuls là-dedans, et que le moindre sursaut de travers, la moindre dérogation à la règle, même pas un "je t'emmerde" non, juste un "revenez plus tard", n'en est que plus douloureuse parce que la sentence est avant tout infligée par soi-même. La peine. La charge que l'on va chercher et que l'on porte volontairement. Tenus, nous, par la terreur d'avoir passé le point de non-retour : la question n'est même plus de savoir que faire d'autre avec les titres que l'on a, mais qu'espérer d'autre ? Devenir résigné alors qu'on n'a même pas 30 ans, quelle destinée, c'est parfaitement pathétique. Alors que l'on se targue d'être les meilleurs, et les "vrais" meilleurs, ceux qui n'attendent ni fortune ni célébrité de leurs qualités, juste le droit de le faire, toute chose étant tranquille par ailleurs. Voilà une jolie prison dans laquelle j'ai sauté à pieds joints, préparant sciemment mon coup depuis des années, avec force plaisir, portée par un enthousiasme qui m'a fait déplacer des montagnes ("Pourquoi déplacer des montagnes alors qu’on peut les contourner sans effort " disait Boris Vian), prison dans laquelle j'ai eu beau peindre les murs en rose et planter des jolies fleurs partout, elle n'en reste pas moins ma propre petite geôle personnelle. Que j'entretiens en ce moment même.


Tout cela pourrait néanmoins fonctionner si nous étions des soldats de plomb ou des anges, si notre existence ne se déployait pas dans la durée, si elle n’était pas constamment soumise à des choix existentiels, si nous disposions de la sécurité des fantômes ou de celle des menhirs, si nous pouvions nous couler dans un moule définitivement rassurant, de pierre ou de chair, n’importe, ou d’esprit, ou de chiffres. Mais voilà ! Jusqu’à ce qu’un laboratoire dûment agréé ait recyclé la personne humaine, il faudra l’accepter incertaine et ambiguë, menacée par le hasard, dévorée de contradictions, fondamentalement troublée et troublante. Et on ne l’empêchera pas, vivant dans le temps, de vivre par conséquent dans les problèmes, c’est-à-dire dans les choix, c’est-à-dire dans les décisions.

Que se passe-t-il donc pour l’homme de la modernité managée lorsque les circonstances, ou sa propre réflexion, ou les deux ensemble, le placent non pas devant un de ces choix subalternes (et illusoires) qu’on fait entre des conserves de poisson, des produits culturels en promotion, des partis politiques surgelés ou des idéologies périmées, mais devant un carrefour où il sent qu’il va engager son existence et témoigner de soi-même ? Que se passe-t-il quand il devine qu’il va se choisir avec ce qu’il va choisir ? Peu m’importe ce qu’il décidera : c’est son affaire. Par contre, il m’importe au premier chef de comprendre ce qui va guider son choix, le fonder, l’assurer, c’est-à-dire, quelles que soient nos différences, nos singularités, nos oppositions, de savoir de quoi nous pouvons parler ensemble, sur quoi nous pouvons nous appuyer ensemble, sur quel terrain nous pouvons nous retrouver et constater que nous ne sommes pas seuls.

(...) Il n’y a plus, entre le monde et nous, cet espace de négociation profonde où, tout à la fois, s’individualisent et se solidarisent les destinées. Les choix que nous tentons de faire, revenant sur nous comme des boomerangs, soulignent notre solitude. Incapables de fonder ces choix en nous-mêmes, puisque nous ne sommes plus garantis par aucune correspondance avec le monde, nous cherchons fébrilement à les amarrer à ceux des autres ou, ce qui revient au même, à les en distinguer. Dès lors, deux possibilités. Ou bien nous choisissons comme le plus grand nombre, au nom de je ne sais quelle sagesse collective ou ancestrale supposée. Alors nous étouffons, nous souffrons de notre authenticité méprisée. C’est l’angoisse de mélange. Ou bien nous choisissons contre ce plus grand nombre. Alors la solitude nous étreint, alors le regard critique d’autrui nous devient insupportable. Nous projetons sur lui, comme un reproche, le désir terrible que nous avons de sa présence. C’est l’angoisse de séparation. Tant que notre liberté n’a pas retrouvé la relation au monde forte et secrète sans laquelle elle s’assèche, tant qu’elle n’a pas affirmé cette humble mais réelle transcendance sur les choses et les situations qui lui fait retrouver le pays des autres, nous sommes lugubrement renvoyés de l’angoisse de séparation à l’angoisse de mélange et de l’angoisse de mélange à l’angoisse de séparation.

Je trouve ça juste et honnête. Alors donc je ne serais pas la seule à ressentir ça ?


L’humanité devant le monde qu’elle s’est donné, c’est eux. Ici est comme ailleurs. Tout ce qui est ailleurs est ici. Ce bureau, cet atelier, c’est le centre du monde. Au sens où ils en parlent tous, et Ghosn et Couvreur, ce n’est rien, strictement rien, ça ne mérite pas un regard. Ces gens n’osent pas voir, ces gens n’osent pas rester avec ce qu’ils voient. Il est plus facile d’encombrer les autres de son délire, et même de sa bienveillance et de son humanisme, que de se planter tranquillement devant le monde, de le laisser se décanter en soi, d’être le boa qui le digère et, avec lui, toutes les contradictions qu’on sent en soi, et l’envie de se tirer, et le fait qu’on reste. Plus facile de bavarder que d’accepter de sentir ce qu’on sent, de tout manger du monde tel qu’il est pour le digérer et l’évacuer. En étranglant en soi, au passage, l’idée qu’il est irresponsable, ou orgueilleux, ou égoïste, de penser de cette manière-là et d’aborder le travail sans les préservatifs mentaux aimablement distribués par l’entreprise.

C'est étrange. Je connais une personne qui a fait ça, suivi son propre chemin après avoir vu, observé, digéré, décidé. Une personne que j'estime au plus haut point, même si elle ne s'en doute probablement pas, et le souhaite encore moins. Mais ce que je peux en constater c'est que ces gens-là, ces légers, ils ne disent pas, n'expliquent pas comment ils vivent, alors. Comment ils font, finalement, pour se nourir eux-mêmes et nourir leur famille ? Ils y arrivent, la preuve, et ne s'étendent pas sur ce sujet parce qu'il fait partie de leur propre vie personnelle, ce que je peux comprendre parfaitement. Pour rester cachés aussi, protégés, sans doute. Mais finalement, comment font-ils ? C'est paralysant de ne pas savoir, même pas un peu, même quand ils sont si proches. Et puis des fois on a l'impression qu'ils sont malheureux, qu'ils souffrent, qu'ils ont des tas de problèmes, de difficultés que l'on s'épargne quand on fait un choix différent. En fait je crois que non, même si on peut en avoir l'image au travers du kaléidoscope que l'on a docilement avalé. Satané cercle.


Et puis je crois aussi, finalement, qu'il n'y a pas de "eux" et de "nous", qu'il n'y a même pas un continuum, mais un espace, un espace-temps même.


Il va peut-être falloir regarder les choses d’un peu plus près. À cause de ces suicides, bien sûr. À cause des maladies nerveuses et psychosomatiques de toutes sortes dont les médecins du travail s’épuisent vainement à faire la liste. À cause des nuits sans sommeil, des nerfs à vif, de l’angoisse du lendemain. À cause de la paralysie de l’expression, du double langage obligé, des relations de travail pourries. À cause du pessimisme horrible dont toute l’existence est barbouillée. À cause des enfants qui, dans ce climat, apprennent à ne pas vivre ou à tricher. Tout cela, c’est l’urgent, l’immédiat, l’évident. Mais il y a autre chose. Voilà des décennies que les managers proclament que l’entreprise est le nœud de notre vie collective, que les travailleurs y font une expérience centrale. Soit. Mais constater que ce centre, ce nœud, est pourri, n’est-ce pas là une donnée capitale quand nous réfléchissons à notre avenir ? À celui de l’Europe ? À celui de ce que nous appelons l’Occident ? Et que la logique pourrie de ce centre, de ce nœud, tende à s’imposer partout comme le principe même du développement, cela ne comporte-t-il pas de sérieuses conséquences pour le monde ? La première question à régler ne serait-elle pas celle-là ?

(...) Allons à ces choses. Apparemment, rien d’insurmontable. La « ressource humaine » n’est pas si exigeante. Elle souhaite seulement qu’on cesse de l’abrutir. Elle ne veut pas la peau des entreprises. Elle ne veut pas mener une croisade contre la technique. Elle ne nie pas la nécessité d’un minimum d’organisation. Elle ne refuse pas de comprendre la dimension économique. Elle n’ignore pas que le travail n’est pas toujours un chemin de roses. Elle n’en fait pas un idéal, mais elle ne voit pas comment elle pourrait lui échapper. Et elle ne cherche plus guère le mot révolution que dans le vocabulaire des astronomes. Tout pourrait donc s’arranger raisonnablement. On prendrait le temps de mettre au point un système nouveau, made in France ou made in Europe ou made in Méditerranée, qui concilierait au mieux l’équilibre des travailleurs, l’innovation technique, les exigences économiques, et sur lequel tout le monde pourrait, en gros, s’entendre. On pourrait même prévoir de le réviser de temps en temps, tous les dix ans par exemple. Le bénéfice serait évident pour les travailleurs comme pour les entreprises.

Ça semble tellement évident ! (dit-elle, alors qu'elle commence à peine à le digérer.)


Ce n’est pas de trop de travail, ce n’est même pas de trop de management qu’on meurt à Guyancourt ou ailleurs. On meurt de pas assez d’aveux à soi-même, on meurt de pas assez de simplicité avec les autres. On meurt de ne pas accepter de reconnaître en quelle complicité l’on s’est mis avec ce qui tue. On meurt de ne pas oser se raconter sa longue histoire. On meurt de ne pas oser se dire que, si plate et triste qu’on la trouve, un poète y trouverait à chanter ; le management, lui, si cher qu’il paye, n’inspirera jamais que des quatrains de merde. On meurt de ne pas oser se dire qu’il est souvent dangereux d’essayer de s’évader, mais qu’il est toujours mortel de ne pas essayer.

Quand je lis cela et que je me laisse aller à des associations d'idées je pense à des tas de choses. Des choses que par pudeur, par honte a priori, par manque d'honnêteté je ne peux écrire, pas ici, et surtout pas maintenant. Alors c'est vraiment con tout ça parce que je m'écarte complètement du "Penser ce qu'on sent, dire ce qu'on pense, faire ce qu'on dit" qui m'est si cher, mais je ne sais pas, je ne sais plus, pour digérer correctement il faut commencer par se refaire une santé, et c'est par cela que je veux commencer. C'est risqué, c'est dangereux, ça m'est aussi nécessaire puisque ni la voie de la sagesse académique ni celle de l'envie secrète ne me rendent heureuse. Et je ne remets pas à plus tard, j'y suis déjà en plein si je veux ouvrir les yeux, depuis longtemps, depuis toujours.


Et puis si je ne vis pas ma vie, qui la vivra, hein ?